Dans la longue et prestigieuse histoire de Bentley, certaines voitures sont des révolutions bruyantes, d’autres des évolutions silencieuses mais profondes. La Bentley Turbo RT, commercialisée de 1997 à 1999, appartient assurément à cette seconde catégorie. Elle apparaît à un moment charnière, à l’extrême fin du règne de la Bentley Turbo R, elle-même légendaire pour avoir réconcilié la marque au « B » ailé avec la performance turbocompressée. La Turbo RT est bien plus qu’un simple lifting ou qu’une ultime série limitée. Elle est l’aboutissement logique, la synthèse suprême et le testament d’une philosophie qui a défini Bentley pendant près de deux décennies : celle d’une berline de grand luxe à la présence physique imposante, à l’artisanat intérieur somptueux, mais dotée d’un tempérament de supercar sous le capot. Produite à seulement 127 exemplaires pour le marché britannique et 73 pour l’exportation, elle fut la dernière Bentley à reposer sur la plateforme traditionnelle à châssis séparé, héritée d’une époque révolue. Analyser la Turbo RT, c’est donc explorer les ultimes raffinements apportés à une formule devenue iconique, comprendre comment une voiture peut incarner l’apogée d’une ère technique tout en annonçant, par contraste, la révolution à venir. C’est aussi interroger la notion de luxe discret mais absolu, d’une performance qui se déploie avec une sérénité toute britannique, et décrypter les raisons de son statut actuel de dernier des « vrais » Bentley traditionnels aux yeux des puristes.
Le contexte historique : l’ultime héritière d’une lignée glorieuse
Pour comprendre la Turbo RT, il faut remonter à sa généalogie directe, celle des Bentley Mulsanne et Turbo R. Depuis le début des années 1980, Bentley, sous l’égide de Rolls-Royce Motors, avait trouvé son propre chemin pour se distinguer de sa sœur jumelle. Alors que Rolls-Royce cultivait l’image d’une sérénité et d’une fluidité ultimes, Bentley, avec la Mulsanne Turbo en 1982 puis la Turbo R en 1985, embrassait résolument la performance. L’injection d’un turbocompresseur dans le vénérable moteur V8 de 6,75 litres créa une voiture au caractère schizophrène et fascinant : l’élégance et la quiétude d’un salon de club londonien doublées de l’accélération d’une sportive italienne. Ce succès définit l’ADN des Bentley pendant près de vingt ans. La Turbo RT arrive en 1997, alors que la plateforme dite « Silver Spirit », lancée en 1980, vit ses dernières années. Une nouvelle génération, la Bentley Arnage, est déjà en préparation et sera lancée en 1998 avec un moteur BMW. La Turbo RT est donc une création de l’entre-deux. Elle n’est pas la nouvelle venue, mais l’ultime perfectionnement de l’ancienne. Elle est le moyen pour Bentley d’offrir à sa clientèle la version la plus aboutie, la plus exclusive et la plus performante de son modèle phare avant le grand saut technologique. Elle est le chant du cygne d’une époque, produite en parallèle des dernières Turbo R et de la Bentley Brooklands, une version plus tournée vers le confort. Sa mission est claire : être la Bentley ultime, la plus rapide, la plus puissante et la plus raffinée que l’on puisse acheter sur l’ancienne base, résumant en un seul modèle tout le savoir-faire accumulé depuis la première Turbo R.
Les évolutions techniques et esthétiques : le raffinement de la force
Extérieurement, la Turbo RT se distingue de ses devancières par une série de modifications discrètes mais significatives, toutes orientées vers un air plus martial et plus moderne. L’avant est redessiné avec un pare-chocs plus intégré et plus profond, agrémenté d’une grande prise d’air centrale qui trahit l’appétit vorace du turbocompresseur. La calandre reste l’imposante matrice verticale typique des Bentley, mais elle est désormais légèrement inclinée vers l’arrière, lui conférant une dynamique plus affirmée. Les phares sont des unités élégantes à double optique. Le profil demeure classique, avec une ligne de toit haute et droite, témoignant de l’architecture à châssis séparé, mais les jupes latérales sont élargies et les passages de roue accueillent des jantes alliage spécifiques de 18 pouces, les plus grandes jamais montées sur une Bentley de série à l’époque, chaussées de pneus à profil bas. L’arrière est orné d’un discret spoiler intégré dans la ligne du coffre et d’un nouvel ensemble de feux aux teintes plus claires. Ces modifications, signées par le designer Graham Hull, ne bouleversent pas la silhouette mais lui insufflent une tension et une présence supplémentaires. L’objectif est moins la légèreté stylistique que l’affirmation d’une puissance contenue. La voiture paraît plus large, plus plantée, plus prête à bondir. Chaque détail est soigné, des chromes épais et brillants aux emblèmes « Turbo RT » discrets sur les ailes avant. C’est une esthétique de l’autorité, sans agressivité gratuite, qui parle un langage de force et de stabilité.
La mécanique : l’apothéose du V8 turbo de 6,75 litres
Le cœur de la Turbo RT est son moteur, l’aboutissement de trois décennies d’évolution. Le V8 de 6,75 litres (6 750 cm³ exactement) est une légende de longévité et de robustesse. Pour la RT, il reçoit les ultimes améliorations développées par les ingénieurs de Crewe. Le turbocompresseur est plus efficace, le système d’intercooler est optimisé, et la gestion électronique est retravaillée. La puissance atteint désormais 400 chevaux à 4 000 tr/min, et le couple, véritable signature de la voiture, est porté à un chiffre stupéfiant pour l’époque : 800 Newton-mètres, disponible dès 2 000 tr/min. Ces chiffres, même aujourd’hui, commandent le respect. Ils signifient que la voiture, quelle que soit sa vitesse ou son rapport de boîte, répond à la moindre sollicitation de l’accélérateur par une poussée massive, fluide et inépuisable. La transmission est une automatique à quatre rapports General Motors, robuste et éprouvée, recalibrée pour tirer le meilleur de cette réserve de couple. La suspension, héritée de la Turbo R, est un système complexe à ressorts hélicoïdaux et amortisseurs pilotés, permettant de basculer d’un mode « Soft » confortable à un mode « Sport » plus ferme. Pour la RT, les réglages sont durcis, et l’empattement est légèrement raccourci par rapport à la longue Turbo R Limousine, améliorant l’agilité. Les freins, assistés, sont énormes et capables de maîtriser les plus de 2,5 tonnes de la voiture. Cette mécanique n’a rien de haute technologie exotique ; elle est au contraire le produit d’un développement continu, fondé sur la fiabilité et l’effet brut. Elle représente l’apothéose d’une philosophie de la puissance par le déplacement et la pression, par opposition aux moteurs à haut régime qui allaient devenir la norme.
L’expérience de conduite : la souveraineté absolue
Prendre le volant d’une Bentley Turbo RT est une expérience qui défie les conventions modernes. La première sensation est celle d’une masse imposante, d’une présence physique écrasante. Les portières sont lourdes, le siège du conducteur est un trône capitonné offrant une vue imprenable sur un long capot ourlé. Au démarrage, le V8 émet un grondement étouffé, profond. Dès les premiers mètres, on sent la densité de la voiture, la solidité presque anachronique de sa construction sur châssis séparé. En ville, elle est paisible, la direction assistée la rendant étonnamment maniable malgré ses dimensions. Mais c’est sur route ouverte que la RT révèle sa nature véritable. L’accélération n’est pas un coup de pied violent dans le dos ; c’est une vague de force océanique qui soulève la voiture et la projette en avant avec une détermination implacable. Le turbo siffle discrètement, mais c’est le torrent de couple, disponible instantanément, qui stupéfie. Le 0 à 100 km/h est avalé en moins de six secondes, une performance hallucinante pour une berline de cette taille et de ce poids en 1997, et la vitesse de pointe frôle les 250 km/h. En mode Sport, la suspension se raidit, contenant les masses avec une efficacité remarquable dans les virages. La voiture ne danse pas ; elle s’incline avec dignité puis se redresse pour fuser en sortie de courbe. Le bruit de vent est quasiment nul, l’habitacle est un cocon de silence où seuls le murmure du V8 et le léger sifflement du turbo rappellent la puissance déployée. Conduire une Turbo RT, c’est exercer une forme d’autorité sur la route. C’est imposer son rythme, son silence et sa masse avec une sérénité totale. C’est l’expérience d’une performance qui ne s’explique pas, qui ne se crie pas, mais qui s’impose par la seule évidence de son déploiement.
L’habitacle et l’artisanat : le sanctuaire de Connolly et de racine de noyer
Si l’extérieur affiche la puissance, l’intérieur de la Turbo RT est un sanctuaire dédié au luxe traditionnel et à l’artisanat. Ici, point d’écrans tactiles ou de minimalisme. L’ambiance est celle d’un club gentleman du XIXe siècle ayant intégré la technologie des années 1990. Le tableau de bord est une symphonie de courbes en racine de noyer vernie, sous laquelle sont disposés des cadrans blancs à aiguilles noires, d’une lisibilité parfaite. La sellerie en cuir Connolly de première qualité couvre non seulement les sièges, mais aussi une grande partie des panneaux de portes, le tableau de bord et le plafoncier. L’odeur qui s’en dégage est incomparable. Les moquettes en laine épaisse étouffent le moindre bruit de roulement. L’espace, surtout à l’arrière, est somptueux, digne d’une limousine. Les équipements, bien que complets pour l’époque (climatisation bi-zone, système audio haut de gamme), sont intégrés avec discrétion, leurs commandes dissimulées sous des trappes en bois ou logées dans la console centrale. La qualité de l’assemblage est maniaque : chaque joint est parfait, chaque élément de chromes brille d’un éclat profond, le volant en bois et cuir semble avoir été tourné pour la main de son propriétaire. Cet habitacle ne cherchait pas à être moderne ; il cherchait à être intemporel. Il offrait une évasion, une bulle isolée du monde extérieur, où le temps semblait suspendu. C’était le complément parfait à la mécanique explosive : un lieu de quiétude absolue d’où l’on pouvait, d’une pression du pied droit, déclencher une tempête.
L’héritage et la postérité : le dernier des Bentley « à l’ancienne »
La production de la Bentley Turbo RT s’arrêta en 1999, avec l’arrivée de l’Arnage Red Label, qui reprenait le vieux V8 turbo de 6,75 litres, et de l’Arnage Green Label, motorisée par le V8 BMW. La RT représente ainsi la fin d’une lignée ininterrompue remontant aux Rolls-Royce Silver Shadow et Bentley T de 1965. Elle est la dernière Bentley conçue selon les méthodes et avec la philosophie de l’ancien régime Rolls-Royce Motors, avant le rachat du groupe par Volkswagen en 1998 et la modernisation radicale qui s’ensuivit. Son héritage est double. D’une part, elle a prouvé que le concept de la « sportive de grand luxe à la britannique », incarné par la Turbo R, pouvait être poussé à un niveau de performance et d’exclusivité ultime. D’autre part, elle a créé un mythe chez les collectionneurs. Pour beaucoup de puristes, la Turbo RT (avec sa cousine la Brooklands) est le « dernier des vraies Bentley ». La dernière à posséder ce caractère unique, cette sensation de robustesse absolue, cette mécanique démoniaque dans un écrin d’une quiétude anglaise parfaite. Les modèles suivants, bien que plus performants, plus technologiques et plus raffinés à bien des égards, perdirent cette rudesse charmante, cette dichotomie si particulière. Aujourd’hui, la Turbo RT est une icône de la fin du XXe siècle, une voiture de connoisseurs qui savent apprécier la subtile alchimie entre une technologie presque archaïque dans son principe et un niveau d’exécution et de performance qui la rendait totalement unique en son temps. Elle est le point final majestueux d’un chapitre de l’histoire automobile.
Conclusion
La Bentley Turbo RT apparaît rétrospectivement comme un chef-d’œuvre d’équilibre à l’extrême fin d’une ère. Elle n’était pas innovante dans son concept, mais dans l’exécution parfaite et poussée à son paroxysme d’une formule éprouvée. Elle a su synthétiser, en un modèle rare et abouti, tous les attributs qui avaient fait le succès et la singularité des Bentley turbocompressées : la présence physique écrasante, l’artisanat intérieur somptueux et chaleureux, et, surtout, une performance démesurée, délivrée avec le flegme et la discrétion d’un gentleman qui n’aurait pas besoin d’élever la voix pour se faire obéir. En tant que dernier modèle développé sur la plateforme historique et avec le V8 légendaire dans sa forme la plus puissante, elle incarne la fin d’un certain art de l’automobile de grand luxe, où la sensation de robustesse, de masse et de tradition primait sur l’agilité et l’efficacité numérique. La Turbo RT ne cherchait pas à être la plus rapide sur un circuit ; elle cherchait à être la plus imposante et la plus souveraine sur la route du monde. Elle demeure, dans l’histoire de Bentley, le sceptre discret mais incontestable d’un règne qui s’achevait, démontrant que la véritable autorité n’a souvent besoin, pour s’affirmer, que d’une pression subtile sur l’accélérateur.