L’automobile, au-delà de sa fonction utilitaire, peut parfois incarner un rêve, cristalliser une époque ou devenir un personnage à part entière. L’Aston Martin DB5, apparue en 1963, est de ces véhicules rares qui transcendent le simple statut d’objet manufacturé pour s’inscrire durablement dans l’imaginaire collectif. Produite à seulement 1 059 exemplaires (hors versions spéciales et répliques), elle est pourtant l’une des voitures les plus célèbres au monde. Cette notoriété paradoxale repose sur un savant équilibre entre une élégance britannique discrète, des performances d’avant-garde pour son temps et, surtout, une association indélébile avec la plus iconique des franchises cinématographiques : James Bond. Analyser l’Aston Martin DB5, c’est donc explorer la genèse d’une grande routière britannique, décortiquer l’alchimie de ses qualités techniques et esthétiques, mais aussi décrypter les mécanismes culturels qui l’ont transformée en mythe universel. Ce voyage à travers l’histoire, la mécanique et la culture populaire nous révèle comment une automobile peut devenir un symbole intemporel.
Contexte historique et genèse de la DB5
Pour comprendre la DB5, il faut remonter à sa prestigieuse aïeule, la DB4, présentée en 1958. Sous la direction technique de l’ingénieur Harold Beech et avec un design signé Carrozzeria Touring Superleggera de Milan, la DB4 avait déjà posé les fondations de la grandeur Aston Martin : un châssis léger, un moteur six cylindres en ligne performant et une ligne à la fois sportive et racée. La DB5, lancée en juillet 1963 à l’hôtel Quai d’Orsay à Paris, se présente comme une évolution naturelle et aboutie de cette formule. Son apparition coïncide avec une période faste pour la marque, auréolée de succès en endurance, notamment aux 24 Heures du Mans. La DB5 n’est donc pas une révolution, mais une maturation. Le principal changement réside dans son moteur : le six cylindres de 3,7 litres de la DB4 cède la place à un bloc de 4,0 litres, développant 282 chevaux, conçu par l’ingénieur Tadek Marek. Ce gain de cylindrée, combiné à des carburateurs SU et à un vilebrequin renforcé, offre un couple accru et des rehauts plus souples. Extérieurement, les différences sont subtiles : un calandre légèrement redessinée, des rétroviseurs latéraux ajoutés et des feux arrière modifiés. L’offre se diversifie avec l’arrivée d’une version break (Shooting Brake) et d’une version cabriolet. La DB5 incarne ainsi l’apogée d’une philosophie : celle d’une grand tourisme raffinée, capable de traverser continents avec élégance et vélocité, destinée à une clientèle fortunée et exigeante. Elle représente la quintessence de l’artisanat automobile britannique avant que l’industrie ne s’oriente vers des méthodes de production plus industrielles.
Design et esthétique, l’élégance discrète
La ligne de l’Aston Martin DB5 est une leçon d’équilibre et de retenue. Loin des exubérances stylistiques de certaines contemporaines italiennes ou américaines, elle cultive une élégance sous-jacente, une beauté qui se dévoile avec le temps. Le principe Superleggera (super léger) de Touring, consistant en une carrosserie en aluminium posée sur une structure tubulaire, permet des formes galbées et pures, sans excès de tôlerie. La silhouette est longue et fuselée, avec un capot d’une longueur impressionnante qui abrite le fameux six cylindres. La face avant est dominée par la calandre ovale caractéristique, flanquée de doubles phares ronds. Ce visage, à la fois déterminé et noble, impose une présence sans agressivité. Le profil est sans doute l’angle le plus réussi : la ligne de fuite douce du toit, qui se fond dans la courte poupe, crée un mouvement dynamique même à l’arrêt. Les passages de roue sont à peine esquissés, les poignées de portes sont chromées et discrètes. L’arrière, avec ses feux ronds jumelés et son élégant porte-à-faux, dégage une impression de solidité et de finition soignée. L’habitacle est un sanctuaire de cuir Connolly, de bois de frêne poli au volant et aux tablettes de porte, et de chromes délicats. L’instrumentation, complète et lisible, est orientée vers le conducteur. Aucun élément ne crie, tout chuchote le luxe et la performance contenue. Ce design intemporel, à la fois classique et moderne en son temps, est la pierre angulaire de l’identité de la DB5. Il ne vieillit pas, il se patine, devenant un standard de l’élégance automobile.
Performances et dynamique de conduite
Sous son capot élégant, la DB5 cache une mécanique sophistiquée et vigoureuse. Le moteur six cylindres en ligne de 4,0 litres, avec son double arbre à cames en tête, est un chef-d’œuvre de mécanique. Son son, grave et velouté, est aussi caractéristique que sa ligne. Les 282 chevaux qu’il délivre propulsent les près de 1 500 kg de la voiture à des performances qui, en 1963, étaient réservées à l’élite : 240 km/h de vitesse de pointe et un 0 à 100 km/h avalé en moins de 8 secondes. Ces chiffres s’accompagnent d’une souplesse remarquable, le couple étant disponible dès les bas régimes, faisant de la DB5 une routière exceptionnelle, capable de dépassements aisés et de croisières relaxantes. La boîte de vitises, une manuelle cinq rapports ZF ou une automatique à trois rapports (une rareté à l’époque sur une sportive), est précise. La direction, à crémaillère sans assistance, offre un retour d’information précis, liant le conducteur à la route. Le châssis, avec ses suspensions avant indépendantes et son pont arrière rigide, peut paraître conventionnel aujourd’hui, mais son réglage est expert. Il assure un bon compromis entre tenue de route sportive et confort appréciable sur longue distance. Conduire une DB5 est une expérience sensorielle intense. Le bruit du moteur, l’odeur du cuir et de l’huile chaude, la sensation de contrôle direct grâce à la direction communicative, tout concourt à créer une symbiose entre l’homme et la machine. Elle n’est pas la voiture la plus extrême de son époque, mais l’une des plus complètes et des plus capables de mêler performance brute et raffinement supérieur.
L’association avec James Bond et la création du mythe
Le 17 septembre 1964, la destinée de l’Aston Martin DB5 bascule irrémédiablement. Dans Goldfinger, troisième opus des aventures de James Bond au cinéma, l’agent 007, incarné par Sean Connery, reçoit de Q une DB5 grise métallisée qui n’est plus tout à fait une voiture ordinaire. Équipée de mitraillettes, d’un éjecteur de siège passager, d’un bouclier pare-balles, de projectiles et d’un système de modification de plaque d’immatriculation, elle devient le plus célèbre accessoire du plus célèbre des espions. Ce choix, dû au producteur Albert R. Broccoli qui trouvait la DB4 utilisée dans le roman trop vieille, fut une intuition géniale. L’élégance discrète de l’Aston Martin correspondait parfaitement au style de Bond : classe, britannique, sous-estimée mais mortellement efficace. La DB5 de Goldfinger (et l’année suivante dans Opération Tonnerre) n’est plus un simple moyen de transport ; elle est un personnage à part entière, l’allié technologique ultime, le reflet de la sophistication et de la supériorité de l’esprit face à la brutalité. Cette association transforma radicalement la perception de la voiture. Du jour au lendemain, la DB5 devint l’automobile la plus désirée au monde, symbole absolu de cool, de sophistication et de puissance discrète. Cette aura cinématographique a éclipsé, dans l’imaginaire collectif, ses très réelles qualités automobiles. Elle est devenue un archétype, l’incarnation de la voiture d’espion idéale, et a assuré à Aston Martin une publicité inestimable et pérenne. Chaque apparition ultérieure de la DB5 dans la saga Bond (notamment dans GoldenEye, Skyfall ou No Time To Die) réactive ce mythe et le transmet à de nouvelles générations.
Héritage technique et influence sur Aston Martin
La DB5, bien que produite seulement deux ans (jusqu’en 1965), a laissé une empreinte indélébile sur l’ADN d’Aston Martin. Techniquement, elle a établi un schéma directeur que la marque a décliné et amélioré pendant près de trois décennies. Son successeur direct, la DB6 (1965-1970), en est une évolution allongée avec un aileron arrière caractéristique. Le moteur six cylindres de Tadek Marek, dans ses différentes versions, équipera les Aston Martin jusqu’en 1989 avec la V8 Vantage. La philosophie d’une grand tourisme au luxe discret, performante et élégante, scellée par la DB5, est devenue le credo de la marque. Elle a défini ce qu’est une « DB » : une voiture à la fois pour le conducteur et pour l’esthète, capable de performance sans ostentation. Au-delà de la technique, son héritage le plus précieux est son aura. La DB5 a sauvé Aston Martin à plusieurs reprises en servant de pierre angulaire à son image. Dans les périodes difficiles, la marque a toujours pu se référer à ce modèle mythique, symbole d’excellence et de glamour britannique. Les modèles contemporains, comme la DB11 ou la DBS, sont les héritiers spirituels de cette lignée. Elles reprennent les codes stylistiques (la calandre ovale, la proportion capot-longue), et poursuivent la quête du même idéal : allier beauté, performance et quotidienneté. La DB5 a ainsi verrouillé une identité dont Aston Martin vit encore aujourd’hui.
La DB5 aujourd’hui, entre objet de collection et icône culturelle
Aujourd’hui, l’Aston Martin DB5 existe sous trois formes distinctes. Premièrement, en tant qu’objet de collection rare et extrêmement précieux. Les exemplaires originaux se négocient à plusieurs millions d’euros lors des ventes aux enchères, atteignant des sommets pour les modèles liés au cinéma ou dans un état de conservation exceptionnel. Elle est le graal de nombreux collectionneurs, symbole ultime de goût et de réussite. Deuxièmement, elle existe en répliques officielles. Aston Martin lui-même, via son département « Heritage », a ressorti des outils pour produire des continuations, des répliques neuves parfaitement identiques, y compris dans leurs gadgets « option Bond », à des prix astronomiques. Ces voitures témoignent de la demande intacte pour cet objet mythique. Troisièmement, et c’est peut-être le plus fascinant, elle existe comme icône culturelle pure, détachée de son objet matériel. Son image est utilisée dans la publicité, elle apparaît dans des jeux vidéo, des dessins animés, des références populaires. Elle est reconnue instantanément, même par des personnes qui ne s’intéressent pas à l’automobile. La DB5 a atteint le statut d’œuvre d’art, au croisement du design industriel, de l’ingénierie et du cinéma. Elle incarne une certaine idée du rêve britannique, de l’espion gentleman, et d’une époque où l’élégance et l’innovation semblaient aller de pair. Elle est plus qu’une voiture : un fragment de l’histoire culturelle du XXe siècle.
Conclusion
L’analyse de l’Aston Martin DB5 révèle un objet aux multiples facettes, dont la somme dépasse largement la simple addition de ses pièces mécaniques. D’abord, elle est l’aboutissement d’un savoir-faire technique et esthétique britannique, une grand tourisme d’exception qui a su concilier avec brio la performance et le raffinement. Ensuite, elle est le fruit d’un concours de circonstances culturelles unique, son mariage avec James Bond l’ayant projetée dans une dimension mythologique où elle est devenue le symbole universel de la sophistication et de la supériorité technologique au service du héros. Enfin, elle est un pont entre les époques, un archétype qui continue d’inspirer et de définir l’identité d’une marque entière. La DB5 nous rappelle que certains objets, par la perfection de leur exécution et la magie du récit qui s’y attache, peuvent transcender leur fonction utilitaire pour devenir des icônes. Elle demeure, près de soixante ans après sa création, la référence absolue de la voiture de rêve, une synthèse inégalée entre l’art de l’ingénieur, l’œil du designer et la puissance de l’imaginaire.