Dans le paysage automobile des années 1970, dominé par la recherche de l’aérodynamique et de l’efficacité, certaines créations surgissent comme des anomalies fascinantes, des objets de désir construits non pas pour répondre à une demande du marché, mais pour affirmer un prestige et explorer un territoire stylistique inattendu. La Volvo 262C, présentée en 1977 et produite jusqu’en 1981, est l’une de ces automobiles. Au sein d’une gamme réputée pour son rationalisme scandinave, son utilitarisme robuste et sa sécurité proverbiale, la 262C fait figure d’OVNI. Elle est le fruit d’une collaboration inédite entre le constructeur suédois et le carrossier italien Bertone, visant à créer un coupé de luxe à partir de la solide mais conventionnelle berline Volvo 260. Ce mariage improbable entre la robustesse nordique et le flair stylistique transalpin donna naissance à un véhicule au caractère fortement polarisant, souvent surnommé le « coupé Bertone ». La 262C n’était pas une voiture de performance, ni une voiture populaire ; c’était une déclaration, un exercice de style et d’image visant à placer Volvo dans le cercle très fermé des constructeurs de grands coupés de luxe. Cette analyse se propose de décortiquer les particularités de ce modèle unique, en explorant les motivations de cette collaboration surprenante, le processus de transformation opéré par Bertone, les tensions entre son apparence luxueuse et sa mécanique pragmatique, et l’héritage ambigu qu’elle a laissé dans l’histoire de Volvo.
Contexte et genèse, le désir d’élégance suédoise
Le début des années 1970 marque une période de transition pour Volvo. La marque, solidement établie sur les marchés de la robustesse et de la sécurité, cherche à élargir son image et à conquérir une clientèle plus aisée et plus sensible au prestige, notamment sur le marché crucial des États-Unis. Le lancement de la série 264, berline haut de gamme, en 1974, constitue un premier pas. Mais pour rivaliser avec les coupés personnels de Mercedes-Benz ou même de Cadillac, une simple berline ne suffit pas. L’idée d’un coupé naît ainsi, non d’une demande clients, mais d’une volonté stratégique du management de Volvo. Plutôt que de développer un modèle entièrement nouveau, coûteux et risqué, la décision est prise de s’appuyer sur la plateforme éprouvée de la 260 et de confier sa transformation stylistique à un maître en la matière : le carrossier italien Bertone, alors au sommet de sa gloire. Ce choix est lourd de sens. Il s’agit d’injecter une dose de « glamour » latin dans l’ADN fonctionnel suédois, de créer un objet de désir qui parlerait autant à l’œil qu’à la raison. Le projet, lancé en 1975 sous le code « 262T » (pour « Touring »), fut mené en étroite collaboration, mais avec une division claire des tâches : Volvo fournissait les bases mécaniques et la structure, Bertone se chargeait du design et de l’assemblage final des carrosseries modifiées à Turin, avant leur retour en Suède pour l’installation de la mécanique.
La transformation par Bertone, un lifting radical et controversé
Le travail de Bertone sur la Volvo 262C est un exercice de « recarrossage » radical. La base est une Volvo 264 dont on a raccourci l’empattement et dont la structure du toit a été profondément modifiée. Nuccio Bertone et son designer, Marcello Gandini (bien que son implication directe soit discutée, l’esprit de son travail pour Bertone est palpable), optent pour une ligne de coupé trois volumes très marquée, avec un pavillon extrêmement bas et fuyant, inspiré des « coupés notchback » américains de l’époque. Le toit, abaissé de près de 10 centimètres, et les montants de pare-brise et arrière, inclinés de manière agressive, créent une silhouette dramatique et distinctive, mais imposent des compromis sévères. Les vitres latérales sont étroites, et la lunette arrière, minuscule, offre une visibilité arrière notoirement médiocre. Les portières, allongées et sans encadrement de vitre, confèrent une certaine élégance mais complexifient l’accès. L’avant et l’arrière conservent les éléments de la 264 (phares rectangulaires, calandre), mais l’ensemble est habillé de nouveaux pare-chocs intégrés et de nombreuses garnitures chromées, dont une bande latérale continue qui souligne la ligne de caisse. La transformation est indéniablement audacieuse, mais elle divise. Pour ses admirateurs, elle confère à la Volvo une élégance rare et une présence à part. Pour ses détracteurs, elle semble mal proportionnée, lourde, et le pavillon bas évoque un chapeau trop petit sur une grande tête. Le design de la 262C ne laisse jamais indifférent ; c’est un acte stylistique assumé, qui sacrifie la rationalité sur l’autel de l’affirmation.
L’habitacle, le sanctuaire du confort suédois teinté d’italianità
Si l’extérieur est un mélange de Suède et d’Italie, l’intérieur de la 262C est un bastion du confort et de la qualité suédois, avec quelques touches d’exotisme. L’abaissement du toit a contraint à une refonte complète de la planche de bord et des sièges. Volvo et Bertone créent un environnement somptueux et exclusif. Les sièges avant, en cuir de premier choix, sont d’épais fauteuils « Chesterfield » avec un ajustement électrique et un chauffage intégré. La sellerie est souvent dans des tons châtaigne ou cognac, contrastant avec les tapis de sol en laine épaisse. La planche de bord, en noyer véritable, abrite une instrumentation complète incluant un tachymètre, une horloge analogique et tous les contrôles du système de climatisation haut de gamme. L’équipement est luxueux pour l’époque : vitres électriques, rétroviseurs électriques, toit ouvrant électrique en option, et un système stéréo premium. Malgré le luxe, l’espace arrière est sacrifié sur l’autel du style ; il est exigu et réservé à des enfants ou à des bagages. L’habitacle est donc un espace résolument tourné vers le conducteur et son passager avant, un cocon de cuir et de bois, offrant un sentiment de sécurité et de qualité tangible, mais dans un espace légèrement confiné en raison du toit bas. C’est le lieu où la promesse de luxe de la 262C est tenue, même si la promesse d’espace d’une berline Volvo est, elle, abandonnée.
La mécanique et le comportement routier, le contraste entre la forme et le fond
C’est peut-être dans sa mécanique que réside le plus grand paradoxe de la Volvo 262C. Alors que son apparence évoque un grand tourisme puissant et raffiné, son cœur mécanique reste celui d’une Volvo 260 standard, avec toutes les limites que cela implique en matière de performances. Le moteur est le V6 PRV (Peugeot-Renault-Volvo) de 2,7 litres, un bloc dont la réputation en termes de finesse et de vivacité n’était pas glorieuse. Avec seulement 125 chevaux (version US étouffée) à 130 chevaux (version européenne), il devait propulser une voiture lourde et peu aérodynamique. Les performances sont donc modestes : accélération molle, vitesse de pointe limitée, et une consommation élevée pour une puissance si faible. La boîte de vitesses, automatique à trois rapports ou manuelle à quatre, ne changeait pas fondamentalement le caractère placide de l’ensemble. Le châssis, hérité de la berline, était solide et sûr, mais la modification de la structure et le toit abaissé pouvaient induire quelques flexions supplémentaires. La conduite de la 262C est donc celle d’une voiture lourde, confortable et stable, mais manquant cruellement d’agilité et de punch. Elle excellait en autoroute, où son confort et son insonorisation brillaient, mais elle décevait dès qu’on lui demandait un peu de dynamisme. Ce décalage entre l’apparence de coupé sportif et la réalité d’une berline alourdie et ralentie fut l’une des principales critiques adressées au modèle. Elle était une « cruiser », une voiture pour se montrer et parcourir de longues distances avec placidité, non pour procurer des frissons.
Commercialisation, réception et image culturelle
Commercialisée à un prix très élevé, nettement supérieur à celui d’une Volvo 264 de luxe et proche de celui d’une Mercedes-Benz 280CE, la 262C visait une niche étroite. Sa clientèle était composée d’acheteurs lassés des productions allemandes conventionnelles, séduits par son exclusivité et son design osé, et pour qui la performance pure n’était pas une priorité. Elle trouva un certain écho auprès de professionnels aisés, de célébrités, et sur le marché américain où son côté « différent » était un atout. La presse automobile accueillit la voiture avec une curiosité amusée, saluant souvent la qualité de finition intérieure et le courage de la démarche, mais pointant unanimement son manque de performances et l’étroitesse de son habitacle arrière. Culturellement, la 262C est devenue un objet culte, un symbole du style « disco » de la fin des années 1970. Son design audacieux et ses chromes brillants l’ont parfois fait cataloguer comme kitsch, mais avec le recul, elle incarne une certaine idée du luxe flamboyant et sûr, une « brick » suédoise en smoking italien. Sa rareté (environ 6 600 exemplaires produits) a consolidé son statut d’objet de collection singulier, recherché par les amateurs de Volvo et les passionnés de voitures aux lignes controversées.
Héritage et postérité, une expérience unique sans successeur
L’héritage de la Volvo 262C est à la fois limité et significatif. D’un point de vue commercial, ce ne fut pas un succès retentissant, et Volvo ne réitéra jamais l’expérience d’un coupé de luxe sur une base de berline avec un carrossier extérieur. Le modèle servit cependant de banc d’essai pour certaines technologies de confort et affirma la capacité de Volvo à produire un véhicule au luxe authentique. Son héritage le plus durable est peut-être d’avoir prouvé que Volvo pouvait prendre des risques stylistiques et s’aventurer hors de sa zone de confort. Elle préfigura, dans une certaine mesure, la volonté de la marque de se doter d’une image plus design, qui culminera bien plus tard avec des modèles comme la C70 ou les récentes séries 90. Aujourd’hui, la 262C est perçue avec une certaine tendresse rétrospective. Elle est le témoin d’une époque où les constructeurs osaient des collaborations improbables et des designs très marqués. Sa restauration est prisée par des passionnés qui voient en elle l’expression d’un luxe confidentiel, sûr et singulier. Elle demeure, dans l’histoire automobile, la preuve qu’une idée étrange, même imparfaite et commercialement fragile, peut laisser une trace bien plus durable et intéressante qu’une myriade de modères consensuels et oubliables.
Conclusion
La Volvo 262C demeure une parenthèse captivante et insolite dans l’histoire du constructeur suédois. Elle est le fruit d’une ambition légitime – élever le rang de la marque – concrétisée par un mariage culturel audacieux mais qui révéla des tensions fondamentales. En superposant les codes du coupé de prestige italien à la mécanique et à l’architecture pragmatique d’une berline familiale suédoise, Volvo et Bertone créèrent un véhicule schizophrène : d’un côté, une présence visuelle forte et un intérieur somptueux ; de l’autre, des performances décevantes et une ergonomie compromise. Cette dissonance fait pourtant tout son charme et son intérêt historique. La 262C n’est pas une grande voiture au sens traditionnel du terme, mais c’est un objet automobile fascinant, chargé de récits – celui du désir d’élégance d’une marque rationnelle, celui du choc entre deux cultures industrielles, et celui d’une époque où le design pouvait encore être un acte fort, voire provocant. Elle incarne l’idée que le chemin vers le prestige est semé d’embûches, et que les tentatives, même imparfaites, sont souvent plus mémorables que les succès prévisibles. La 262C reste, dans le rétroviseur de l’histoire, une « belle étrangère », un coup de cœur ou de griffe selon les regards, et une pièce indispensable du puzzle complexe qu’est l’identité de Volvo.