Au cours des années 1970, le paysage automobile européen est traversé par une lame de fond qui va durablement modifier les canons de la performance : l’émergence de la « hot hatch », ou citadine sportive. Et dans cette naissance d’un nouveau segment, un modèle français va jouer un rôle fondateur et électrisant : la Renault 5 Alpine. Présentée en 1976, elle ne se contente pas de greffer un moteur plus puissant sur la populaire « Supercinq ». Elle incarne une philosophie complète, un mariage réussi entre l’accessibilité espiègle d’une citadine et les sensations vives d’une voiture de sport, le tout habillé d’un style railleur et technique. Fruit d’une collaboration entre le constructeur de Billancourt et l’écurie de compétition Alpine, alors récemment rachetée, la R5 Alpine est bien plus qu’une version sport ; elle est l’étincelle qui va enflammer une génération de conducteurs et imposer la France comme une terre de petites voitures vives. Cette analyse se propose de retracer l’épopée de cette icône du bitume, en explorant ses origines stratégiques, ses solutions techniques innovantes, son design malicieux, et l’héritage indélébile qu’elle a laissé dans la culture automobile française et au-delà.
Contexte et genèse, la stratégie d’un rapprochement fructueux
La naissance de la Renault 5 Alpine est le fruit d’une conjoncture historique et stratégique précise. Au milieu des années 1970, Renault connaît un immense succès commercial avec sa R5, lancée en 1972. Parallèlement, le groupe rachète en 1973 le constructeur spécialisé Alpine, renommé pour ses voitures de course et ses coupés légers à moteur central arrière. Ce rapprochement n’est pas anodin. Il offre à Renault l’opportunité d’injecter un sang neuf, une expertise sportive et un prestige certain dans sa gamme de série. L’idée est de créer une version haute performance de la R5 qui porterait le label Alpine, garantissant ainsi non seulement des performances mais aussi une crédibilité héritée de la compétition. Il s’agit de répondre à l’émergence de citadines sportives comme la Fiat 127 Sport, mais avec une ambition technique supérieure. Le projet est confié au département compétition de Dieppe, le berceau d’Alpine. L’objectif est clair : produire une voiture vive, agile et fiable, qui serait à la fois un produit d’appel pour l’image de Renault et une vitrine du savoir-faire Alpine. Cette collaboration inédite entre un grand constructeur et un spécialiste du sport automobile va donner naissance à une alchimie unique.
Innovations techniques, la recette du plaisir français
La transformation opérée par Alpine sur la base de la R5 est profonde et méthodique. Le cœur de la machine est un nouveau moteur quatre cylindres de 1,4 litre (1397 cm³), dérivé du bloc « Cléon-Fonte » mais largement modifié. Il reçoit un arbre à cames spécifique, un collecteur d’admission à longs tuyaux, un carburateur double corps Weber et un taux de compression relevé. La puissance atteint 93 chevaux DIN, un chiffre considérable pour l’époque et pour une cylindrée si modeste. Cette puissance est envoyée aux roues avant via une boîte manuelle à cinq rapports, une rareté sur une petite voiture de cette époque, qui permet de mieux exploiter le régime du moteur. Le châssis fait l’objet d’une attention particulière : la suspension est abaissée et raidie, les barres anti-roulis sont épaissies, et les pneus sont des modèles spécifiques à flancs bas. Les freins, avec des disques à l’avant et des tambours à l’arrière, sont suffisants pour le poids modeste de la voiture. La philosophie n’est pas la puissance brute, mais l’agilité, la vivacité et la régularité. Le moteur aime tourner, la boîte est précise, et le châssis délivre une tenue de route remarquablement neutre et communicative pour une traction de l’époque. C’est une mécanique joyeuse et fiable, qui récompense une conduite engagée.
Design et esthétique, le sport en bleu et argent
Le design de la Renault 5 Alpine est immédiatement reconnaissable et a largement contribué à son statut d’icône. Elle conserve la silhouette espiègle et ronde de la R5, mais l’enrichit d’éléments à la fois esthétiques et fonctionnels. Les larges bandes adhésives « Alpine » bleues qui courent sur les flancs, du nez jusqu’aux montants arrière, sur un fond gris argenté (la célèbre couleur « Gris Platine »), deviennent sa signature indélébile. Ces bandes ne sont pas de simples décorations ; elles signalent l’appartenance à une lignée. La voiture reçoit des jantes alliage spécifiques de type « tôle ajourée » avec des écartseurs, permettant une voie élargie pour une meilleure stabilité. Les boucliers avant et arrière sont peints en noir, et des antibrouillards rectangulaires sont intégrés à l’avant. À l’arrière, un petit spoiler discret surmonte la lunette. L’intérieur est traité avec soin : le volant sport trois branches, les sièges à fortes coutures bleues offrant un bon maintien latéral, et les instruments spécifiques avec le compte-tours placé bien en vue créent une ambiance de cockpit sportif. L’ensemble est cohérent, malicieux et technique, évitant l’agressivité tapageuse pour une sophistication sportive assumée.
Comportement routier, l’art de la légèreté
Au volant, la Renault 5 Alpine livre une expérience de conduite d’une grande pureté, devenue aujourd’hui presque introuvable. Son faible poids (moins de 800 kg) est son premier atout. Le moteur, vif et sonore, délivre sa puissance dans les hauts régimes, incitant à jouer avec la boîte à cinq rapports précise et courte. Les accélérations sont vigoureuses plutôt que foudroyantes, mais la légèreté de l’ensemble donne une sensation d’urgence et d’efficacité remarquable. Le vrai génie réside dans le comportement du châssis. La direction, légère et directe, communique avec finesse. La suspension, ferme mais pas dure, permet un contrôle total de la voiture. En virage, elle est d’une neutralité exemplaire pour une traction, avec une tendance au sous-virage doux et parfaitement contrôlable. Elle inspire une confiance immédiate et permet de la pousser à ses limites avec un large sourire. Le freinage, sans assistance, demande une pression franche mais est parfaitement dosable. Conduire une R5 Alpine, c’est faire l’expérience d’une mécanique analogique où tout est simple, direct et engageant. C’est une voiture qui se pilote avec les mains, les pieds et les oreilles, où le conducteur est au centre de l’action, dans un dialogue constant et joyeux avec la machine.
Réception culturelle et postérité, la naissance d’un mythe
La réception de la Renault 5 Alpine fut un triomphe critique et commercial. La presse automobile encensa son équilibre, son plaisir de conduite et son excellent rapport performance/prix. Elle devint instantanément la voiture de la jeunesse branchée, des passionnés d’automobile et de tous ceux qui cherchaient une alternative française, vive et élégante, aux sportives étrangères plus onéreuses. Elle s’imposa aussi brillamment en rallye, remportant de nombreuses épreuves en groupe 2, renforçant encore son image de gagnante. Culturellement, elle incarna l’esprit des années 1970-1980 : dynamique, optimiste et techniquement audacieux. Sa postérité est immense. Elle ouvrit la voie à toute une lignée de R5 sportives, comme la Turbo 1 et 2, bien plus extrêmes. Elle établit le standard de la citadine sportive « à la française », axée sur l’agilité et le plaisir plus que sur la puissance pure. Le label « Alpine » sur une Renault devint synonyme de performance et de sophistication mécanique, un héritage qui mènera bien plus tard à la renaissance de la marque Alpine elle-même. La R5 Alpine n’était pas une fin, mais un commencement, le point de départ d’une grande aventure sportive pour Renault.
Héritage et résonance contemporaine
Aujourd’hui, la Renault 5 Alpine est un objet de collection recherché, vénéré par les passionnés. Elle est considérée comme l’une des plus grandes hot hatches de l’histoire, souvent citée aux côtés de la Golf GTI Mk1 pour son rôle fondateur. Son héritage réside dans la preuve qu’il était possible de créer une voiture populaire, accessible, et offrant des sensations de conduite d’une rare qualité. Elle a démontré que le sport automobile pouvait irriguer la production de série avec bienveillance et intelligence. Dans le contexte actuel de transition électrique et de voitures de plus en plus complexes et aseptisées, la R5 Alpine représente un idéal de simplicité, de légèreté et de connexion directe au plaisir de conduire. Elle rappelle une époque où le caractère d’une voiture se mesurait à son sourire au volant plutôt qu’à son temps au tour. Alors que Renault prépare une renaissance électrique de la R5, l’esprit de l’Alpine – l’agilité, la joie et l’accessibilité – constitue un héritage précieux à préserver. La 5 Alpine reste ainsi bien plus qu’une ancienne voiture ; elle est un manifeste intemporel du plaisir automobile à la française.
Conclusion
La Renault 5 Alpine demeure un chapitre essentiel et rayonnant de l’histoire automobile française. Bien plus qu’une simple version sport d’une citadine, elle fut un coup de génie stratégique et technique qui a su capter l’esprit de son temps. En alliant l’utilité et le charme de la R5 à l’expertise sportive et au prestige du label Alpine, elle a donné naissance à un véhicule d’une cohérence parfaite. Sa réussite tient à cet équilibre miraculeux : assez puissante pour exciter, assez agile pour fasciner, assez fiable pour être utilisée au quotidien, et assez belle pour être désirée. Elle a initié des milliers de conducteurs aux joies de la conduite sportive, posant les bases d’une culture de la « petite sportive » qui perdure aujourd’hui. Son analyse révèle que les icônes ne naissent pas toujours de la démesure ; parfois, elles émergent de l’intelligence, de la justesse et d’un profond respect pour le plaisir simple de piloter. La R5 Alpine est, à ce titre, une leçon d’automobile : une légende née non pas sur un circuit, mais dans le cœur des rues, et qui continue, des décennies plus tard, à faire battre celui des passionnés.