L’histoire de l’automobile est jalonnée de véhicules qui, par leur ambition, leur complexité et leur caractère unique, transcendent leur époque pour devenir des icônes. La BMW 850 CSi, produite à seulement 1510 exemplaires entre 1992 et 1996, est de ces créations qui occupent une place à part, même au sein du panthéon déjà prestigieux de la marque bavaroise. Elle n’est pas simplement la version la plus puissante du somptueux coupé BMW Série 8 (E31) ; elle en est l’incarnation ultime, l’aboutissement d’une quête d’excellence et de performance qui frôle l’obsession. Lancée dans un contexte économique difficile et face à des normes d’émission de plus en plus contraignantes, la 850 CSi représente un acte de foi technique et esthétique. Elle est le fruit d’une collaboration étroite entre les ingénieurs de BMW M GmbH et les développeurs du projet E31, donnant naissance à une gran turismo d’une sophistication et d’une ambiguïté fascinantes : à la fois ultracivilisée et secrètement sauvage, d’une élégance glacée mais habitée par une mécanique de course. Analyser la BMW 850 CSi, c’est plonger au cœur d’une période où la complexité technique était un gage de prestige, explorer les limites du concept de grand tourisme au début des années 1990, et comprendre les raisons du statut culte, aujourd’hui incontesté, de cette machine aussi exigeante que séduisante.
Contexte historique et genèse : l’ambition démesurée du projet E31
Pour apprécier la 850 CSi, il faut d’abord comprendre l’ambition démesurée qui présida à la naissance de la Série 8 (E31). Au milieu des années 1980, BMW, forte du succès de la Série 6 (E24), décida de créer son coupé de grand tourisme le plus avancé, le plus luxueux et le plus cher de son histoire. Le projet E31 devait être un démonstrateur technologique, un halo car destiné à rayonner sur l’ensemble de la gamme. Le design, confié à Klaus Kapitza sous la direction de Claus Luthe, fut une révolution : une silhouette longue, basse et fuselée, aux formes organiques et à la surface lisse, rompant radicalement avec les lignes anguleuses de l’époque. Sa particularité la plus marquante était ses « portes papillon » dissimulées, sans montant B, offrant une ouverture spectaculaire. Mais l’innovation ne se limitait pas à l’esthétique. La voiture regorgeait de technologies de pointe : suspension arrière multibras, essieu avant à double rotule, système électronique de gestion du châssis (EDC), et surtout, pour les premiers modèles, le fameux moteur V12 M70 de 5,0 litres. Lancée en 1989, la 850i fut un choc. Elle était l’incarnation du « techno-luxe » allemand, mais certains puristes lui reprochèrent son manque relatif d’engagement sportif, son poids important et le caractère presque trop paisible de son V12. C’est pour répondre à ces critiques, et pour créer la version ultime du modèle, que BMW M GmbH fut mise à contribution. Leur mission : insuffler l’âme et les performances d’une « M » dans ce grand tourisme d’exception, sans en altérer le caractère civilisé. La 850 CSi était née de cette tension entre le raffinement extrême et la performance absolue.
Design et évolution esthétique : l’élégance musclée
Extérieurement, la 850 CSi se distingue de ses sœurs moins puissantes par une série d’ajustements subtils mais significatifs, tous dictés par l’aérodynamique et l’affirmation d’un caractère plus sportif. Le dessin de base, d’une pureté et d’une intemporalité remarquables, reste inchangé. La ligne « shark nose » (nez de requin) de la calandre, la courbe fluide du toit fuyant (le fameux « Hofmeister kink » étant ici absent, volontairement), et les flancs lisses confèrent une élégance à la fois froide et sensuelle. Les modifications apportées par la division M sont discrètes mais efficaces. L’avant reçoit un spoiler intégré plus prononcé, canalisant l’air vers les entrées d’air agrandies pour le refroidissement des freins et du moteur. Les jantes, des M-Sport spécifiques de 17 pouces au design en étoile (les « M-System II »), chaussent des pneus plus larges et cachent des étriers de frein plus gros. Les rétroviseurs prennent une forme plus aérodynamique. À l’arrière, un spoiler intégré au coffre se dresse, et le diffuseur redessiné intègre des sorties d’échappement ovales chromées de chaque côté. Ces éléments ne dénaturent en rien la ligne ; ils l’affinent, lui donnent une posture plus agressive, plus « en affût ». La CSi semble légèrement plus accroupie, plus prête à bondir. La palette de couleurs, souvent sobre (noir, bleu marine, rouge), accentuait cette impression de sérieux et de puissance discrète. Contrairement à certaines sportives exubérantes, la CSi tire son autorité de son équilibre et de la perfection de ses proportions, où chaque ajout semble justifié par la fonction. C’est une esthétique d’ingénieur, où la beauté découle directement de l’efficacité.
La révolution mécanique : le V12 revisité par M GmbH
La véritable révolution de la 850 CSi se cache sous son long capot. Elle abandonne le V12 M70 de 5,0 litres de l’850i au profit d’une unité radicalement modifiée, le S70B56. Bien que partageant la même architecture, ce moteur est en réalité une profonde refonte. Sa cylindrée est augmentée à 5 576 cm³ grâce à une augmentation de l’alésage et de la course. Il reçoit un système d’admission à six papillons individuels, une gestion électronique Bosch Motronic plus performante, et un taux de compression relevé. Le résultat est une transformation de caractère. Là où le V12 d’origine était d’une douceur et d’une souplesse suaves, le S70B56 gagne en âpreté, en réponse et en nervosité. Il développe 380 chevaux à 5 300 tr/min et, surtout, un couple colossal de 550 Nm à seulement 4 000 tr/min. Le son, canalisé par un échappement spécifique, gagne en gravité et en rugissement, sans jamais tomber dans la vulgarité. Cette puissance est transmise aux énormes pneus arrière via une boîte manuelle à six rapports Getrag, un choix significatif à une époque où l’automatique dominait ce segment. Cette transmission, précise et mécanique, renforce le lien entre le conducteur et la machine. La suspension, déjà sophistiquée, est retravaillée par M GmbH avec des réglages plus fermes, des barres antiroulis renforcées et le système EDC récalibré pour offrir des modes encore plus différenciés. La direction assistée à vitesse variable devient plus directe et plus précise. Les freins, avec leurs disques ventilés et leurs étriers fixes à quatre pistons, sont d’une puissance et d’une progressivité remarquables. Chaque composant du châssis et de la transmission est pensé pour exploiter au mieux la montagne de couple du V12, transformant la gran turisme en une véritable machine à avaler les routes sinueuses avec une précision chirurgicale.
L’expérience de conduite : la dualité entre le confort et l’attaque
Conduire une BMW 850 CSi est une expérience qui joue constamment sur la dualité. L’habitacle, un sommet de technologie et de luxe pour son temps, est à la fois un cockpit de pilote et un salon feutré. Le siège du conducteur, réglable dans toutes les dimensions, offre un positionnement parfait derrière un épais volant en cuir. L’atmosphère est sérieuse, dominée par les matériaux nobles (cuir, bois, moquette épaisse) et une instrumentation complète. Au démarrage, le V12 s’éveille avec un grondement contenu. En ville ou sur autoroute, avec l’EDC en mode « Confort », la CSi se comporte comme une voiture de luxe de très haut rang. L’insonorisation est excellente, la suspension absorbe les imperfections avec dédain, et le moteur déploie son couple avec une fluidité hypnotique, permettant des reprises foudroyantes sans que le compte-tours ne semble bouger. C’est une voiture de grand tourisme parfaite. Mais cette douceur n’est qu’une facette. Sur une route de montagne, en activant le mode « Sport » de l’EDC et en exploitant la boîte manuelle à six rapports, la CSi se métamorphose. La suspension se raidit, ancrant la voiture dans la chaussée. La direction, déjà précise, devient d’une télépathie rare, communiquant chaque détail de la route. Le V12, sollicité au-delà de 3 500 tr/min, révèle sa vraie nature : il hurle d’une voix rauque et sophistiquée, poussant l’énorme coupé (près de 1 900 kg) avec une vélocité et une détermination qui défient la physique. L’arrière, vivant, peut être joué avec le couple, mais la tenue de route reste fondamentalement sûre et neutre. Le génie de la CSi est là : elle n’impose pas son caractère sportif ; elle le propose, à la demande, sans jamais sacrifier son essence de grand tourisme. Elle exige du conducteur une participation active pour révéler toute sa profondeur, faisant de chaque trajet une expérience engageante et mémorable.
Positionnement sur le marché et réception : un chef-d’œuvre inadapté à son temps
La BMW 850 CSi arriva sur un marché en pleine mutation. Le début des années 1990 est marqué par une récession économique et un tournant écologique qui rendent suspectes les voitures surpuissantes et assoiffées. À un prix prohibitif, elle faisait face à des concurrentes redoutables, comme la Mercedes-Benz 500 SL (plus glamour et ouverte) ou la toute nouvelle Porsche 911 (993) Turbo, plus radicale et plus légère. La CSi n’entrait dans aucune case claire. Trop chère, trop complexe et trop exclusive pour séduire une large clientèle, elle était pourtant techniquement supérieure à beaucoup de ses rivales. La presse spécialisée fut globalement élogieuse, saluant ses performances stupéfiantes, son raffinement et ses qualités routières hors normes. Cependant, certains pointèrent son poids, sa consommation élevée et le sentiment que sa sophistication électronique pouvait, à la limite, isoler le conducteur de la mécanique pure. Son destin commercial fut celui d’un objet de connoisseurs. Ses 1510 exemplaires trouvèrent acquéreurs parmi des passionnés avertis, capables d’apprécier cette synthèse unique entre luxe bavarois et technologie M. Elle ne fut pas un succès commercial, mais elle n’avait sans doute pas été créée pour cela. Elle était un statement, une démonstration de ce que BMW savait faire de mieux, sans compromis. Ce positionnement élitiste et intellectuel, loin des foules, a largement contribué à construire son aura mythique après sa disparition.
Héritage et postérité : le sommet isolé de la dynastie E31
L’héritage de la BMW 850 CSi est considérable, bien que complexe. Techniquement, elle fut le banc d’essai de nombreuses solutions qui influencèrent les modèles M suivants, notamment en matière de gestion électronique du châssis et d’exploitation des moteurs multicylindres à haut couple. Son moteur S70, dans une version encore plus radicale (S70/2), deviendra le cœur de la McLaren F1, la voiture de route la plus rapide du monde pendant des années, établissant un lien de parenté direct entre la CSi et une légende absolue. Sur le plan symbolique, la 850 CSi représente l’apogée et la fin d’une certaine philosophie BMW : celle des grands coupés de tourisme ultra-complexes, lourds, sur-motorisés et d’un luxe technologique froid. Après elle, les modèles « M » (comme la M5 E39) privilégieront l’agilité, la réduction de poids et une interaction plus directe. La Série 8 elle-même ne connut pas de successeur direct avant 2018, laissant la CSi comme un sommet isolé. Aujourd’hui, elle est l’objet d’un culte grandissant parmi les collectionneurs. Sa rareté, son design intemporel, sa mécanique exceptionnelle et son caractère dual en font l’une des BMW les plus désirées de l’histoire. Elle incarne un moment unique où l’ingénierie allemande, au sommet de sa confiance, osa créer une machine sans compromis apparent, une gran turisme qui pouvait, à volonté, se muer en sportive acharnée. La 850 CSi n’est pas une voiture parfaite, mais elle est une œuvre totale, ambitieuse et passionnante, qui continue de fasciner par sa profondeur et son arrogance technique silencieuse.
Conclusion
La BMW 850 CSi demeure, près de trente ans après sa disparition, une énigme fascinante et un chef-d’œuvre incontesté. Son analyse révèle une automobile à la croisée de toutes les tensions de son époque : entre le luxe et la performance, entre la complexité électronique et le plaisir mécanique, entre l’élitisme et l’accessibilité. Elle fut le produit d’une ambition démesurée, celle de créer la gran turisme ultime, et y parvint à bien des égards, au prix d’une complexité et d’un coût qui scellèrent son destin de série très limitée. Plus qu’une simple version sportive, elle est la concrétisation de l’esprit « M » appliqué à un objet de grand luxe, une greffe qui prit parfaitement. Sa grandeur réside dans cette dualité maîtrisée : la capacité à être tour à tour un paquebot silencieux et confortable, avalant les autoroutes, et un prédateur précis et puissant, dévorant les routes sinueuses. Dans l’histoire de BMW, la 850 CSi occupe la place d’un phare isolé, un projet hors-norme qui n’eut ni prédécesseur direct ni successeur véritable. Elle rappelle que le génie automobile peut parfois prendre la forme d’une synthèse ambitieuse et exigeante, réservée à quelques initiés capables d’en apprécier toutes les subtilités. Elle est, et restera, le chef-d’œuvre méconnu mais absolu de la dynastie « M », une légende froide et passionnée à la fois.