Dans le firmament des Grand Tourisme britanniques, certains modèles éclairent leur époque d’une lumière si particulière qu’ils en deviennent des références absolues, définissant l’essence même d’une marque pour une génération entière. L’Aston Martin Vanquish, lancée en 2001 et produite jusqu’en 2007, est de ces icônes. Première création entièrement nouvelle de la marque sous l’ère Ford, mais profondément ancrée dans l’ADN traditionnel d’Aston, elle représentait bien plus qu’un simple remplaçant à la Virage/Vantage. Elle était un manifeste technique et esthétique, une démonstration de force destinée à prouver qu’Aston Martin pouvait rivaliser avec les plus grands constructeurs italiens et allemands sur les terrains de la performance, du luxe et de la technologie. Surnommée parfois la « James Bond car » pour son apparition dans « Meurs un autre jour », la Vanquish V12 incarne l’apogée d’une certaine philosophie : celle de la GT raffinée, violente et artisanale, construite à l’ancienne mais intégrant une électronique de pointe. Cette analyse se propose de disséquer ce monument de l’automobile britannique, en explorant son contexte de renaissance sous l’égie de Ford, l’audace de sa conception « VH », le mariage entre tradition et innovation qui la caractérise, et l’héritage ambigu d’une voiture qui fut à la fois un triomphe et le chant du cygne d’une certaine façon de fabriquer des Aston Martin.
Contexte et genèse, le phénix de l’ère Ford
La naissance de l’Aston Martin Vanquish s’inscrit dans une période cruciale de stabilisation et de modernisation pour la marque au volant déployé. Après des décennies de turbulences financières, le rachat par Ford en 1987 avait apporté une sécurité et des ressources nécessaires. Ford voyait en Aston Martin un joyau à polir, un laboratoire de technologie de pointe et un vecteur d’image prestigieux. La Vanquish, dont le développement démarra au milieu des années 1990 sous le nom de code « Project Vantage », avait une mission claire : succéder à la Virage/Vantage et incarner le nouveau visage, plus technique et plus performant, de la marque. Elle devait être la vitrine d’un nouveau langage stylistique et d’une nouvelle architecture modulaire, la plateforme « VH » (Vertical Horizontal), conçue pour être légère, rigide et adaptable aux futurs modèles. Le développement fut long et coûteux, impliquant des technologies de pointe comme la conception entièrement numérique (elle fut l’une des premières voitures conçues entièrement en CAO) et l’utilisation extensive de composites. Lancée en 2001, la Vanquish était le signal fort qu’Aston Martin, sous l’aile de Ford, était prête à entrer dans le XXIe siècle sans renier son âme. Elle était la preuve que le géant de Détroit pouvait faire bien plus que fournir des moteurs ; il pouvait offrir les moyens de se réinventer en profondeur, tout en laissant à l’équipe de Gaydon la liberté de conserver le caractère unique et artisanal de la marque.
Design et esthétique, la grâce musculaire d’Ian Callum
Le design de l’Aston Martin Vanquish est l’œuvre d’Ian Callum, alors directeur du design de la marque, qui y a inscrit son langage pour les décennies à venir. Il réussit le tour de force de créer une silhouette à la fois résolument moderne et immédiatement reconnaissable comme une Aston Martin. La Vanquish reprend les codes traditionnels – la calandre en forme de cœur, les feux arrière horizontaux – mais les interprète avec une agressivité et une tension nouvelles. Le profil est long, bas et fluide, avec un capot interminable et une poupe courte et fuyante, lui conférant une dynamique même à l’arrêt. Les lignes sont tendues, les surfaces bombées avec une retenue typiquement britannique. Les détails, comme les entrées d’air latérales intégrées au hayon ou les jantes multibrides, ajoutent une complexité technique. L’arrière, avec son petit aileron intégré et son diffuseur, annonce la performance sans ostentation. La carrosserie est un patchwork de matériaux de pointe : aluminium pour les panneaux extérieurs, composites de carbone pour le hayon, les portes et d’autres éléments structurels. Cette approche était coûteuse et complexe, mais elle contribuait à l’exclusivité et à la légèreté. L’esthétique de la Vanquish n’est pas celle d’une voiture de course déguisée ; c’est celle d’une aristo-mobile, puissante et racée, qui affiche sa force avec une élégance souveraine. Elle a défini un ADN visuel qui influencera directement la DB9 et les modèles suivants, établissant un nouveau canon de beauté pour Aston Martin.
La mécanique, le V12 naturel comme signature sonore
Le cœur de la Vanquish est son moteur, un V12 atmosphérique de 5,9 litres (5935 cm³) développé à partir du bloc de la DB7 V12, mais largement retravaillé. Avec 460 chevaux à 6 500 tr/min et 542 Nm de couple à 5 000 tr/min, il offrait des performances d’un autre ordre pour Aston Martin à l’époque. Ce moteur n’était pas le plus puissant du marché, mais son caractère était unique. Son fonctionnement était d’une souplesse absolue, délivrant un torrent de couple dès les bas régimes, permettant des accélérations fluides et autoritaires sans jamais avoir à solliciter les hauts régimes. Mais c’est son son qui est entré dans la légende : un grondement grave, velouté et complexe, qui se transforme en un hurlement métallique et rageux à l’approche du limiteur, une symphonie mécanique d’une richesse inouïe. La transmission était un point de controverse majeure. Aston Martin fit le choix audacieux d’une boîte robotisée à commandes séquentielles, la « Sportshift ». C’était une boîte manuelle classique à six rapports, dont l’embrayage et les passages de vitesses étaient actionnés par des actionneurs électro-hydrauliques commandés par des palettes au volant ou un levier. Ce système, pionnier sur une GT de ce standing, promettait la rapidité d’une boîte séquentielle avec le caractère d’une manuelle. Dans la pratique, il s’avéra souvent lent, saccadé dans les changements, et peu fiable, constituant le point faible le plus marquant de la voiture. C’était le prix à payer pour une innovation technologique qui ne fut vraiment maîtrisée que sur ses successeurs.
L’habitacle et l’expérience, l’artisanat face à la modernité
L’intérieur de la Vanquish est un espace qui hésite, de manière fascinante, entre le cocooning artisanal traditionnel et les prémices d’une électronique moderne. La qualité des matériaux est somptueuse : cuir Bridge of Weir épais sur pratiquement toutes les surfaces, moquette épaisse, inserts en carbone ou en aluminium brossé, et le fameux bouton de démarrage en cristal. L’artisanat est évident dans les coutures parfaites et le capitonnage. Pourtant, l’ergonomie trahit son époque. Le tableau de bord est envahi par une multitude de petits boutons rétro-éclairés de couleur bleue, d’une lecture peu intuitive. L’écran de navigation (une innovation à l’époque) est petit et archaïque. La position de conduite, basse et enveloppante, est parfaite, mais certaines commandes semblent reléguées. L’espace arrière est, comme souvent chez Aston, symbolique. Cet habitacle est le reflet des tensions de son développement : la volonté de proposer un luxe tactile et sur-mesure, hérité du passé, tout en intégrant de force une électronique du début des années 2000 qui vieillira mal. Le résultat est un mélange unique de chaleur et de froideur, d’humanité et de technologie imparfaite, qui confère à la Vanquish un caractère très particulier, à la fois noble et légèrement décalé.
Comportement routier, la Gran Turismo absolue
Sur la route, la Vanquish réalise la synthèse parfaite de ses promesses. C’est une voiture de grand tourisme dans l’âme, conçue pour dévorer les continents avec une aisance souveraine. Le V12, d’une souplesse et d’une progressivité remarquables, offre une poussée toujours disponible, faisant de chaque dépassement ou insertion sur autoroute un exercice d’une facilité déconcertante. Le châssis, extrêmement rigide grâce à sa structure VH, offre une assise et une stabilité phénoménales à haute vitesse. La direction est précise et bien dosée en termes d’assistance. La suspension, ferme mais jamais dure, sait absorber les imperfections tout en communiquant un sentiment de contrôle total. En virage, la Vanquish est d’une grande neutralité et d’une agilité surprenante pour ses dimensions et son poids. Elle ne cherche pas la nervosité d’une Ferrari 550, mais une élégance et une efficacité implacables. Le point noir reste la boîte Sportshift. Même en mode « manuel », les changements de rapports manquent de rapidité et de fluidité, rompant le lien entre le conducteur et la mécanique. Conduire une Vanquish est donc une expence de maîtrise et de raffinement. C’est le sentiment de dominer la route avec une machine infiniment capable, cultivée, et qui affiche une forme de réserve britannique, même lorsque le compteur affiche des vitesses considérables. Elle récompense la conduite fluide et anticipative, et offre un sentiment de sécurité et de qualité inégalé.
Héritage et postérité, entre icône et transition technique
L’héritage de l’Aston Martin Vanquish V12 est immense et à double tranchant. D’un côté, elle est une icône absolue des années 2000, la voiture qui a ramené Aston Martin au premier plan de la scène GT mondiale. Elle a prouvé que la marque pouvait développer une voiture complète, moderne et désirable, capable de tenir tête aux Ferrari 575M et aux Mercedes SL65 AMG. Elle a établi le langage stylistique et l’architecture technique (VH) qui serviront de base à toute une génération de modèles, de la DB9 à la Vantage V8, assurant la cohérence et la renaissance de la marque. D’un autre côté, elle marque la fin d’une époque : celle des Aston Martin à la mécanique pure, analogique. Sa boîte robotisée mal-aimée symbolise les douleurs de l’intégration de technologies complexes. Elle est aussi la dernière Aston Martin à être assemblée selon des méthodes encore très artisanales à l’usine de Newport Pagnell, berceau historique de la marque, avant le déménagement complet vers l’usine ultramoderne de Gaydon. Aujourd’hui, la Vanquish est un objet de collection prestigieux, dont la cote est solide. Elle est appréciée pour sa présence, son son, et son statut de pionnière. Pour les passionnés, elle représente le point d’équilibre parfait entre l’ancien et le nouveau monde Aston : encore empreinte d’un certain romantisme artisanal, mais déjà tournée vers l’avenir. Elle est le chaînon indispensable qui a permis à Aston Martin de survivre et de prospérer au XXIe siècle.
Conclusion
L’Aston Martin Vanquish V12 demeure un monument de l’histoire automobile, une œuvre de transition géniale qui a su capturer l’essence d’une marque à un moment charnière. Bien plus qu’une simple voiture de James Bond, elle fut le catalyseur de la renaissance moderne d’Aston Martin. En alliant un design d’une grâce et d’une agression sublimes à une mécanique d’une richesse sonore et d’une souplesse inégalées, elle a redéfini ce que devait être une Grand Tourisme britannique du XXIe siècle. Ses défauts, notamment sa boîte de vitesses problématique, font partie de son récit, rappelant les audaces et les risques de l’innovation. Son analyse révèle comment une marque au bord du précipice peut, avec les bons moyens et une vision claire, se réinventer sans se trahir. La Vanquish n’a pas renié l’héritage des DB4 et DB5 ; elle l’a transposé dans un langage contemporain, avec une structure en aluminium et carbone, un V12 atmosphérique et une électronique ambitieuse. Elle représente l’apothéose d’une certaine idée du luxe automobile : non pas froid et technocratique, mais chaleureux, charnel, et résolument tourné vers le plaisir épicurien de la conduite. Dans le rétroviseur de l’histoire, la Vanquish brille comme la dernière des grandes Aston Martin « romantiques » et la première des modernes, un pont magnifique entre deux mondes, et l’une des plus belles et émouvantes GT jamais produites.