Dans la généalogie complexe et parfois contestée des Porsche à moteur avant, la 924 occupe une place singulière. Conçue à l’origine comme un projet Volkswagen et commercialisée à partir de 1976, elle fut souvent critiquée par les puristes pour son moteur quatre cylindres d’origine Audi et sa transmission intégrale empruntée. Pourtant, cette apparente simplicité allait se révéler un terrain de jeu idéal pour les ingénieurs de Weissach, donnant naissance à une lignée de versions de plus en plus performantes. Au sommet de cette pyramide, trône un modèle rare et exaltant : la Porsche 924 Carrera GTS. Produite en très petite série en 1980 et 1981, elle n’est pas simplement une 924 améliorée, mais l’aboutissement d’un programme de compétition homologue et la démonstration que la recette « moteur avant, boîte arrière » pouvait engendrer une authentique sportive, brutale et efficace. Cette analyse se propose de décortiquer les spécificités de cette Porsche méconnue, en explorant ses origines liées au monde de la course, ses transformations techniques radicales, son esthétique fonctionnelle et l’héritage ambigu qu’elle a laissé dans le sillage des Porsche à moteur avant. La 924 Carrera GTS est bien plus qu’une curiosité ; elle est la preuve que le génie de Porsche peut s’épanouir même dans les configurations les plus inattendues.
Les origines compétition et le programme Carrera
La genèse de la 924 Carrera GTS est inextricablement liée à la volonté de Porsche de concourir en endurance, notamment au Mans, avec une voiture dérivée de la 924. Pour homologuer la version de course, la réglementation exigeait la production d’une série routière minimale. Ainsi naquit en 1979 la 924 Carrera GT, dont 406 exemplaires furent produits. Dotée d’un moteur suralimenté par turbo et d’une carrosserie élargie, elle servit de base à la version ultime : la GTS. Si la GT était l’homologation, la GTS en était l’expression la plus radicale et la plus aboutie pour la route. Porsche visait une clientèle d’amateurs avertis et d’éventuels gentlemen-drivers, prêts à payer le prix d’une machine aux limites de la praticité quotidienne pour toucher du doigt la technologie de la course. La GTS n’était donc pas un exercice de style marketing, mais bien le débouché naturel d’un programme sportif. Chaque exemplaire était assemblé à la main par le département spécial « Sonderwunsch » (Demandes spéciales) de Porsche, lui conférant un statut d’objet artisanal et exclusif au sein de la production de série.
Évolutions techniques, de la routière à la quasi-course
La transformation opérée sur la base de la 924 est profonde et systématique. Le bloc de base, le quatre cylindres en ligne de 2,0 litres, subit des modifications drastiques. Il est équipé d’un turbocompresseur KKK, d’un intercooler air-air, d’un système d’injection mécanique Bosch K-Jetronic révisé et d’un taux de compression abaissé. La puissance atteint 245 chevaux à 6250 tr/min, et le couple 300 Nm à 3500 tr/min, des chiffres prodigieux pour l’époque, surtout provenant d’un moteur de deux litres. La transmission, avec la célèbre boîte « transaxle » montée à l’arrière, est renforcée pour supporter cette puissance. Le châssis est considérablement affûté : la suspension est abaissée et raidie, des barres antiroulis épaisses sont installées, et les freins, empruntés à la Porsche 928, offrent une puissance d’arrêt considérable avec des étriers à quatre pistons à l’avant. L’objectif était de créer une voiture non pas plus confortable, mais plus précise, plus réactive et plus fiable en conditions extrêmes. Le poids est également chassé : les vitres latérales arrière et la lunette sont en verre plexiglas, les sièges sont des coques légères Recaro, et l’insonorisation est réduite au strict minimum. La GTS n’est pas une version de luxe, c’est un outil de performance où chaque décision technique est dictée par la recherche de l’efficacité pure.
Design et aérodynamique, la fonction fait la forme
L’esthétique de la 924 Carrera GTS est le résultat direct des impératifs aérodynamiques et de refroidissement. Elle se distingue immédiatement par ses larges extensions d’ailes en fibre de verre, qui recouvrent des jantes et des pneus plus larges. Ces bulges, nécessaires pour loger la nouvelle masse de gomme, donnent à la voiture une posture carrée et agressive, bien éloignée des lignes pures et tendues de la 924 de base. L’avant est équipé d’un spoiler intégral avec des entrées d’air supplémentaires pour l’intercooler et les freins. À l’arrière, un imposant spoiler biplan, fixé sur le hayon, et un diffuseur intégré au bouclier structurent l’écoulement de l’air. Tous ces éléments ont été validés en soufflerie et sur piste. La carrosserie est également allégée par l’utilisation de composites. Cette transformation aboutit à un coefficient de traînée (Cx) remarquablement bas pour l’époque, autour de 0,33, et à un appui aérodynamique significatif à haute vitesse. La GTS ne cherche pas la beauté conventionnelle ; elle affiche avec fierté son caractère technique et son destin de fonceuse. Sa couleur la plus iconique, le blanc, souvent rehaussé de décalcomanies rouges rappelant les voitures de course, parachève cette image de machine compétition.
Comportement routier et expérience de conduite
Prendre le volant d’une 924 Carrera GTS est une expérience immersive et exigeante. Le moteur turbo des années 1980 n’a rien de la progressivité des turbos modernes. Il présente un « trou » à bas régimes, suivi d’une arrivée de puissance brutale et soudaine aux alentours de 3000-3500 tr/min, qui peut surprendre et exige une grande concentration du conducteur, surtout en virage. Une fois sur le régime, la poussée est violente et la vitesse s’accumule avec une rapidité stupéfiante pour une voiture de cette catégorie, propulsant la GTS à des performances qui rivalisaient avec les 911 de l’époque. Le châssis, avec son équilibre des masses presque parfait (49/51), offre une neutralité et une précision remarquables. La direction, précise et chargée d’efforts, communique constamment avec l’avant. La voiture est ferme, voire dure, transmettant chaque irrégularité de la chaussée. Le bruit du moteur, du turbo et de la transmission, peu filtré, envahit l’habitacle. Conduire une GTS, c’est être en dialogue permanent avec la mécanique. Ce n’est pas une voiture de grand tourisme relaxante, mais une machine de performance pure qui récompense le technicien et punit l’inattention. Elle offre une sensation de connexion mécanique et de rigueur qui est l’essence même de l’esprit sportif de Porsche, transposé dans une architecture inattendue.
Production, rareté et réception
La Porsche 924 Carrera GTS est une voiture d’une rareté extrême. Seulement 59 exemplaires furent produits (17 en 1980 et 42 en 1981), tous assemblés à la main. Son prix était exorbitant, dépassant largement celui d’une Porsche 911 SC contemporaine, ce qui, joint à son caractère spartiate, limitait sa clientèle à quelques initiés. À sa sortie, sa réception fut celle réservée aux objets culte. La presse spécialisée salua ses performances explosives, l’efficacité de son châssis et son pedigree compétition, tout en notant son caractère difficile et son manque de polyvalence. Pour le grand public, elle resta largement inconnue, éclipsée par le mythe de la 911. Cette rareté et cette niche expliquent pourquoi elle est longtemps restée dans l’ombre de l’histoire Porsche. Ce n’est que des années plus tard, avec la revalorisation des modèles « oubliés » et la recherche d’authenticité compétition, que la GTS a commencé à être reconnue à sa juste valeur. Elle est aujourd’hui l’une des Porsche les plus recherchées par les collectionneurs avertis, non pour son confort ou son prestige social, mais pour son intégrité technique et sa place unique dans la généalogie de la marque.
Héritage et postérité dans la lignée Porsche
L’héritage de la 924 Carrera GTS est à la fois technique et philosophique. Techniquement, elle fut le laboratoire ultime de la plateforme 924/944 et démontra le potentiel extraordinaire du moteur quatre cylindres turbo, une leçon qui influencera les développements futurs. Elle est le chaînon manquant direct entre la 924 de base et les futures 944 Turbo et 968, qui hériteront de son équilibre et de sa recherche d’efficacité. Philosophiquement, la GTS incarne l’idée qu’aucune architecture chez Porsche n’est indigne de la performance extrême. Elle prouva que le concept transaxle pouvait produire une voiture de course pour la route, brutale et engageante. Elle rappelle aussi que Porsche, même dans les années où la 911 dominait l’image, n’hésitait pas à pousser ses modèles moins prestigieux dans leurs derniers retranchements pour en extraire la quintessence sportive. Dans le paysage actuel, la GTS est vue comme un joyau brut, un rappel d’une époque où les voitures de route proches de la course exigeaient du conducteur qu’il devienne un pilote. Elle est la preuve que le statut de « pur-sang » chez Porsche ne se mesure pas à la place du moteur, mais à la pureté de l’intention et à la rigueur de l’exécution.
Conclusion
La Porsche 924 Carrera GTS demeure un objet fascinant et paradoxal. Elle est à la fois l’apothéose et la marginalisation d’un modèle souvent mal-aimé. En poussant la recette de la 924 jusqu’à ses limites les plus extrêmes, Porsche a créé bien plus qu’une version spéciale : une machine honnête, sans concession, dédiée à la seule recherche de la performance. Son caractère spartiate, sa puissance explosive et sa rareté absolue en font l’une des Porsche les plus authentiques et les plus captivantes de son époque. Loin des compromis du marché, elle représente ce que les ingénieurs de Weissach savent faire de mieux lorsqu’on leur donne carte blanche pour créer une voiture de course pouvant être immatriculée. Son analyse révèle que la véritable essence de Porsche ne réside pas uniquement dans la silhouette arrière du moteur, mais dans une approche méthodique, rigoureuse et passionnée de l’ingénierie performantielle, quelle que soit la base de départ. La 924 Carrera GTS n’est pas un accident dans l’histoire de la marque ; elle en est un chapitre essentiel, écrit en petits caractères mais avec l’encre la plus indélébile, celui qui rappelle que la folie des grandeurs peut naître même des projets les plus modestes. Elle est, aujourd’hui encore, le « turbomoteur » méconnu mais essentiel de la légende Porsche.